L’homme augmenté, mais qui voyage ?

Une récente visite à l’ArtScience Museum de Singapour m’a conduit à réfléchir à une question qui me paraît essentielle pour notre époque.

L’exposition Flesh and Bones: The Art of Anatomy présentait plusieurs millénaires de représentations du corps humain, depuis les visions cosmologiques des premières civilisations jusqu’aux projets contemporains d’augmentation de l’être humain.

Au fil des salles, une évidence s’est imposée à moi.
Depuis toujours, les hommes cherchent à comprendre ce qu’ils sont.
Mais les réponses changent avec les époques.
Les anciens voyaient l’être humain comme un microcosme reflétant les lois du ciel et de la terre.
La médecine moderne l’a progressivement étudié comme un organisme biologique.
L’ère industrielle l’a comparé à une machine.
L’ère numérique le considère volontiers comme un système d’information.
Et aujourd’hui apparaît une nouvelle figure : celle de l’homme augmenté.

Le rêve de l’homme augmenté

Parmi les figures présentées ou évoquées dans cette réflexion contemporaine, deux personnages retiennent particulièrement l’attention.

Neil Harbisson est souvent présenté comme le premier « cyborg » officiellement reconnu.

Né avec une vision achromatique, qui ne lui permet pas de percevoir les couleurs…, il s’est fait implanter une antenne qui transforme les fréquences lumineuses en sons. Grâce à cette interface, il peut désormais percevoir des informations auxquelles la plupart d’entre nous n’ont pas accès.

Bryan Johnson poursuit une autre aventure.

Entrepreneur devenu célèbre pour son projet Blueprint, il consacre une part considérable de son temps et de ses ressources à ralentir le vieillissement biologique. Analyses constantes, sommeil contrôlé, alimentation rigoureusement surveillée, activité physique mesurée, suivi de centaines de paramètres physiologiques : rarement un être humain aura autant étudié et entretenu sa propre machine biologique.

L’un augmente sa perception. L’autre optimise sa conservation.
Tous deux incarnent une aspiration profondément contemporaine : dépasser les limites naturelles du corps. Mais une question demeure.

Une vieille question

Ces innovations sont fascinantes. Elles témoignent du génie humain. Elles ouvrent des perspectives qui auraient semblé relever de la science-fiction il y a seulement quelques décennies.
Pourtant, elles ne répondent pas à une interrogation plus ancienne encore : Qui utilise ces nouvelles capacités ?
Dans la perspective de Shen Qi Fa, l’être humain ne se réduit ni à son cerveau, ni à son corps, ni à sa conscience ordinaire.

Pour illustrer cette réalité complexe, j’utilise souvent l’image d’un attelage.
Les chevaux représentent les forces instinctives et émotionnelles.
La calèche représente le corps.
Le cocher dirige l’ensemble.
Les harnais et les rênes lient le tout
Quant au passager, il correspond à la conscience.

Mais ni le cocher ni le passager ne sont le véritable maître du voyage.
Celui pour qui le voyage s’accomplit est Shen C’’st lui le Maître du Voyage, c’est en fait lui le Voyageur.

Ajouter un rétroviseur

Imaginons un cocher qui ajoute un rétroviseur à sa calèche. Il reçoit davantage d’informations. Sa conduite peut devenir plus précise.
Supposons maintenant qu’il améliore les roues, perfectionne les suspensions ou remplace une pièce défectueuse.
Le voyage sera probablement plus confortable. Plus sûr. Plus efficace..
Neil Harbisson ressemble à ce cocher qui ajoute un nouvel instrument de perception à son attelage.
Bryan Johnson ressemble à celui qui entretient avec un soin remarquable chaque élément de sa monture.

Ces démarches ne sont pas absurdes.Bien au contraire. Mais elles ne répondent pas encore aux questions essentielles :
Qui voyage ? Pour quelle destination ?
Car il existe une différence entre améliorer l’attelage et comprendre la destination.

Quand l’instinct de conservation se retourne contre lui-même

Une autre réflexion s’est imposée à moi récemment.
Bryan Johnson, malgré des années d’optimisation biologique rigoureuse, a révélé souffrir d’une gastrite auto-immune, maladie dans laquelle le système immunitaire attaque progressivement la muqueuse de l’estomac.
Sans qu’il soit possible d’établir un lien causal entre cette maladie et son programme, le paradoxe symbolique est saisissant.
L’un des hommes les plus engagés dans la préservation de sa santé se trouve confronté à un processus où le vivant semble s’en prendre à lui-même.
La médecine moderne étudie avec précision ces mécanismes.
Cette connaissance est indispensable.

Shen Qi Fa propose également un autre niveau de lecture.

Dans la tradition chinoise, le P’o (l’une des racines organiques des activités spirituelles), est associé aux fonctions fondamentales de conservation et de préservation de l’existence.
Lorsque cette dynamique est harmonieuse, elle protège la vie.
Lorsqu’elle se dérègle, son expression peut sembler produire l’inverse de sa fonction première : ce qui devait préserver attaque, ce qui devait défendre détruit.

L’autodestruction psychologique, comportementale ou biologique peut alors être envisagée sous un éclairage complémentaire.

Les circonstances peuvent être multiples : biologiques, émotionnelles, relationnelles, environnementales ou existentielles.

Mais une question demeure : comment ce qui est destiné à conserver la vie peut-il se retourner contre elle ?

L’oubli fondamental

La réponse proposée par Shen Qi Fa ne se situe pas uniquement sur le plan physiologique.
Elle touche à la condition humaine elle-même.

Au fil du voyage, le cocher accumule expériences, blessures, peurs, croyances, conditionnements et habitudes.
Peu à peu, il peut oublier sa véritable nature. Il finit par se prendre pour la calèche. Ou pour les chevaux. Ou pour le passager.
Parfois même pour les instruments qu’il ajoute à son attelage.
Il sait de mieux en mieux comment fonctionne le voyage. Mais il ne sait plus pour qui et pourquoi il voyage.

Cette ignorance fondamentale est peut-être l’une des racines les plus profondes de la souffrance humaine.
Elle ne concerne pas seulement la maladie.
Elle concerne également la perte de sens, le sentiment d’étrangeté à soi-même, la confusion entre ce que nous sommes et ce que nous possédons.

Ce que propose Shen Qi Fa

Shen Qi Fa ne s’oppose ni à la science ni aux progrès technologiques.
Il ne propose aucun retour nostalgique vers le passé.
Il rappelle simplement qu’un être humain est davantage qu’un ensemble de fonctions biologiques.
Il est simultanément un organisme vivant, un système énergétique, un être émotionnel, une conscience incarnée et un être de relation.
La santé ne consiste pas seulement à réparer un dysfonctionnement. Elle consiste aussi à retrouver une cohérence intérieure. À rétablir une circulation. À restaurer un dialogue entre le corps, les émotions, le mental et la conscience.
À retrouver son axe.
À se souvenir pour qui le voyage s’accomplit et vers quelle destination il s’oriente — ce qui ouvre précisément la question de l’Éveil.

Une question pour notre temps

L’humanité s’apprête peut-être à modifier profondément le corps humain.
Prothèses intelligentes.
Interfaces neuronales.
Intelligence artificielle.
Biotechnologies.
Espérance d’allongement de la durée de vie.
Capacités sensorielles nouvelles.
Toutes ces perspectives sont passionnantes. Mais elles rendent une question plus urgente encore.
La question décisive n’est peut-être pas :
« Comment augmenter l’être humain ? »
Mais plutôt :
« Qui augmente-t-on ? Qui voyage ? Et vers quelle destination ? »
Car nous pourrons ajouter des sens, prolonger la vie, réparer la calèche et perfectionner le cocher.

Mais aucune technologie ne pourra répondre à notre place à la question du Voyageur.
Peut-être est-ce là l’une des interrogations essentielles du XXIᵉ siècle.
Et peut-être aussi l’une des raisons d’être de Shen Qi Fa.

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