L’Homme et le Ciel : deux relations, deux univers
« Dans la pensée chinoise, l’Homme occupe une place singulière. Il ne vit ni isolé de la Terre, ni séparé du Ciel. Il est le trait d’union de la Grande Triade : l’Homme entre Ciel et Sol.
Mais encore faut-il s’entendre sur ce que l’on nomme « le Ciel ».
Car la tradition chinoise distingue en réalité deux niveaux radicalement différents : le Ciel Antérieur et le Ciel Postérieur. Cette distinction est fondamentale. Elle éclaire non seulement la cosmologie traditionnelle, mais aussi notre compréhension de l’être humain et de sa vie intérieure.
Le Ciel Antérieur : le domaine de l’indicible
Le Ciel Antérieur est l’origine.
Il précède toute manifestation. Il ne peut être ni observé, ni expérimenté comme un objet, ni véritablement décrit. Le Dao De Jing nous avertit dès son premier chapitre :
« Le Dao dont on peut parler n’est pas le Dao »
Tout ce qui relève du Ciel Antérieur appartient donc au domaine de l’indicible.
Dans le modèle de Shen Qi Fa, c’est de ce niveau qu’émane le Maître du Voyage.
Le Maître du Voyage n’est ni un personnage psychologique, ni une fonction mentale. Il représente cette dimension transcendante de l’être qui ne se manifeste jamais directement, mais dont toute la vie reçoit pourtant l’orientation.
La relation avec lui ne relève pas de la réflexion intellectuelle.
Elle appartient à l’expérience intime.
Nous sommes ici dans le domaine de l’éveil, de l’intuition spirituelle, de l’expérience intérieure. Les commentaires deviennent vite bavards là où le silence est souvent plus juste.
Le Ciel Postérieur : le monde manifesté… visible et invisible
Le Ciel Postérieur est d’une autre nature.
Il appartient au monde de la manifestation.
Nous y trouvons bien sûr le monde visible : les êtres humains, les animaux, les végétaux, les phénomènes naturels.
Mais ce monde manifesté ne se réduit pas à ce que nos sens perçoivent.
La tradition chinoise considère également qu’il existe un univers spirituel, peuplé d’esprits, d’ancêtres, de sages, de héros, de divinités protectrices et de multiples formes d’intelligences invisibles.
Cette idée n’est d’ailleurs pas propre à la Chine.
Sous des formes diverses, on la retrouve dans pratiquement toutes les traditions religieuses et spirituelles. Les anges, les saints, les ancêtres, les génies, les esprits protecteurs ou parfois malveillants appartiennent tous à cette vaste famille des réalités invisibles du monde manifesté.
La Bible elle-même met en garde contre certaines relations avec les morts, rappelant que le monde spirituel n’est pas sans risques.
Autrement dit, le monde invisible n’est pas nécessairement bienveillant.
Comme dans la nature, où certaines plantes nourrissent tandis que d’autres empoisonnent, certaines influences spirituelles peuvent éclairer, alors que d’autres peuvent troubler ou désorienter.
Une lecture numérologique des différents plans de l’existence
Le Dao De Jing énonce une formule célèbre :
« Un engendra Deux. Deux engendra Trois. Trois engendra les dix mille êtres. »
Les « dix mille êtres » ne désignent évidemment pas un nombre à compter.
Dans la langue chinoise classique, ce nombre exprime l’ensemble de la création manifestée.
Pour ma part, je propose, dans le prolongement de mes recherches doctorales consacrées à la numérologie traditionnelle et nourries notamment par les travaux du sinologue Claude Larre, une lecture symbolique complémentaire de cette progression.
J’utilise ici l’écriture décimale moderne comme un outil pédagogique permettant de mettre en évidence une logique de changement de plan. Il ne s’agit pas d’affirmer que les auteurs anciens raisonnaient avec notre notation, mais de rendre perceptible une cohérence symbolique.
Ainsi :
* 1 représente le principe divin, le lien avec le Ciel Antérieur.
* 10 marque un changement de plan : celui du monde des esprits appartenant au Ciel Postérieur.
* 100 correspond au plan humain.
* 1000 au plan animal.
* 10000 au plan végétal.
Le monde minéral, quant à lui, relève principalement du domaine du Qi plutôt que de celui de Shen.
Cette lecture ne prétend pas remplacer les interprétations classiques ; elle propose une grille de compréhension permettant de mieux articuler les différents niveaux de manifestation.
Le Ciel Postérieur : un monde de relations
Le Ciel Postérieur ne constitue donc pas seulement un décor cosmique.
Il est un espace de relations.
L’être humain y rencontre non seulement les autres hommes, les animaux, les végétaux et les phénomènes naturels, mais aussi cet univers invisible auquel toutes les grandes traditions font référence.
Dans la métaphore de Shen Qi Fa, cette relation concerne principalement le passager.
Le cocher ne dialogue pas directement avec le Maître du Voyage. Il s’en remet à lui par l’intermédiaire du passager, cette conscience à deux faces, tournée à la fois vers le monde extérieur et vers un au-delà qui la dépasse.
Comme tout voyageur, celui-ci peut recevoir de bons conseils… mais aussi être influencé par des compagnons de route moins recommandables.
Il arrive qu’un « passager clandestin » monte symboliquement dans la calèche.
Cette image permet d’exprimer qu’une influence étrangère peut parfois orienter, troubler ou manipuler la conscience sans que celle-ci en prenne immédiatement conscience.
Il ne s’agit pas nécessairement de phénomènes extraordinaires. Toutes les traditions connaissent ces influences discrètes qui peuvent élever ou au contraire détourner l’homme de son chemin.
L’exemple vivant de Taïwan
Lors d’un récent séjour à Taïwan, j’ai été frappé par la simplicité avec laquelle cette vision continue d’être vécue.
La religion populaire taïwanaise ne constitue pas un syncrétisme au sens d’un mélange confus de croyances. Elle apparaît plutôt comme une intégration pragmatique de plusieurs traditions — taoïsme, bouddhisme, confucianisme, pratiques locales, parfois influences shintoïstes ou animistes — au service de la vie quotidienne.
Dans de nombreux temples, les fidèles rendent hommage à des personnages ayant marqué leur communauté par leur sagesse, leur courage ou les services rendus de leur vivant.
Ces hommes et ces femmes sont considérés comme des esprits susceptibles de continuer à accompagner ceux qui sollicitent leur aide.
Les fidèles viennent leur présenter une situation, formuler une question, demander un éclairage, puis utilisent les jiaobei, ces deux demi-lunes de bois lancées devant l’autel, afin de vérifier si leur compréhension ou leur démarche est juste.
L’objectif n’est pas de prédire l’avenir, mais de rechercher un discernement.
Cette pratique illustre une conception du Ciel Postérieur où l’homme demeure en relation avec un monde spirituel toujours actif.
Une relation qui demande discernement
Reconnaître l’existence de ce monde invisible ne signifie pas qu’il faille s’y abandonner naïvement.
Toute relation demande du discernement.
De même que nous apprenons à distinguer ce qui nourrit notre corps de ce qui l’intoxique, il convient d’apprendre à discerner les influences qui élèvent la conscience de celles qui risquent de l’égarer.
Le Ciel Antérieur demeure la source silencieuse dont procède le Maître du Voyage.
Le Ciel Postérieur est le monde des rencontres, visibles et invisibles, dans lequel se déroule notre existence.
Comprendre cette distinction permet de mieux situer la place de l’Homme au sein de la Grande Triade.
Et peut-être aussi de mieux comprendre que voyager ne consiste pas seulement à parcourir le monde visible, mais également à apprendre à discerner les multiples relations qui façonnent notre vie intérieure. »
